American Gothic

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Trinity est une petite ville de province sans histoire. Pourtant, elle est souvent évoquée comme “Triangle des Bermudes de Caroline du Sud”, tellement les gens y disparaissent.

La ville est dirigée, le mot est faible, par un shérif dictatorial. “Lucas Buck s’intéresse à tout le monde”, dit une infirmière. Il serait plus vrai de dire qu’il sait tout sur tout le monde et qu’il se sert des informations qu’il glane pour contrôler les gens. Il n’a aucun scrupule – il prétend d’ailleurs que seuls les gens qui ont peur de se faire prendre ont des scrupules – et utilise tant la manipulation, que les menaces ou le meurtre pour arriver à ses fins.

Lucas Buck est un être inquiétant en raison des pouvoirs surnaturels qu’il semble avoir. On ne saura jamais vraiment qui il est, mais il est évident qu’il remplit le rôle du Diable dans cette fiction.

Comme dans tous les récits de Diable incarné, il a enfanté d’un héritier autour duquel se cristallise le combat entre le bien et le mal. L’enfant en question s’appelle Caleb. Il vit avec son père et sa soeur, Merlyn, dans une maison misérable.

La famille a vécu un drame, cela se sent tout de suite. En fait, la mère de Caleb s’est suicidée et la soeur du jeune garçon est traumatisée par un événement passé dont personne ne sait rien. Merlyn ne parle pas, vit repliée sur elle-même et a parfois des crises où elle répète inlassablement: “Il y a quelqu’un à la porte”.

La série s’ouvre sur l’anniversaire de Caleb. Merlyn a une crise et son père perd son sang-froid. Le shérif arrive et profite d’un moment de confusion pour tuer Merlyn. Un peu plus tard, le shérif se débarrasse également du père de Caleb… Ce dernier est maintenant sans défense.

Le shérif Buck tente d’avoir la garde de Caleb. Ce n’est pas compliqué dans une ville où tout le monde lui doit quelque chose. Son associé Ben, qui a été témoin du meurtre de Merlyn, se tait parce qu’il “doit beaucoup” à Lucas. Le shérif a également prêté de l’argent à une infirmière, a fait pression pour qu’une journaliste obtienne un bon contrat à la télévision locale, etc…

Les choses ne seront pas aussi simples pourtant. D’abord, le docteur (Matt Crower) qui s’occupe de Caleb s’oppose à Lucas et refuse de le laisser emmener le garçon. Ensuite, Gail Emory, la cousine de Caleb, qui a vu le reportage sur la mort de Merlyn à la télévision, décide de revenir en ville pour s’occuper de l’enfant.

Enfin, Merlyn apparaît à Caleb et le met en garde contre le shérif. On comprend rapidement que sa phrase récurrente (“Il y a quelqu’un à la porte”) renvoie au moment du traumatisme vécu par cette famille et concerne Lucas Buck: Judith Temple, la mère de Merlyn et Caleb, a été violée par le shérif et Merlyn a assisté à la scène. C’est le jour où elle est devenue folle. Caleb est donc le fils naturel de Lucas.

Lucas veut donc élever Caleb selon ses propres valeurs. C’est pour cela qu’il a décimé la famille Temple. Il ne s’attendait probablement pas à devoir lutter contre le docteur Crower, Gail Emory et surtout Merlyn. Toute la saison est marquée par cette opposition. Lucas joue la carte de la sympathie vis-à-vis de Caleb. Il lui paie, par exemple, un équipement sophistiqué pour réaliser son projet de science (une tricherie puisqu’ils sont censé ne rien acheter) alors que Matt préfère qu’il apprenne quelque chose en suivant les règles. Gail et Matt sont des adultes responsables. Merlyn est, quant à elle, prête à tout: terroriser l’adjoint du shérif, emprunter l’esprit d’un bébé, rendre malade la population de la ville entière, etc…

Ce premier axe narratif est construit sur le modèle du combat du bien contre le mal autour d’un héritier possible. Cela suppose que les deux pôles soient bien définis (Lucas d’un côté ; Gail, Matt de l’autre), avec au milieu des êtres ambigus (Caleb peut encore choisir d’évoluer vers un côté ou un autre, Merlyn par sa position d’esprit utilise parfois des moyens limites). Cela fonctionne très bien dans les films, moins pour cette série.

Evidemment, la succession des épisodes suppose une certaine complexification du propos pour donner envie au téléspectateur de revenir. Cela peut passer par deux procédés: soit ne dévoiler des choses que petit à petit, donc approfondir la connaissance que le téléspectateur peut avoir d’une situation de départ ; soit faire évoluer les personnages, donc faire évoluer la situation de départ. American Gothic joue un peu sur les deux tableaux. Nous verrons plus loin que la série n’est pas vraiment convaincante sur la longueur.

On trouve aussi des histoires parallèles à celle qui constitue le centre d’intérêt dans American Gothic, notamment les intrigues amoureuses: Lucas Buck a une liaison avec Selena Combs, l’institutrice ; il séduit petit à petit Gail Emory. La guerre est donc déclarée entre les deux femmes. Selena se console dans les bras de Billy, le médecin qui succède à Matt à la clinique. Gail ne vit pas une histoire lisse avec Lucas parce qu’elle le soupçonne de la manipuler.

Aux histoires d’amour, il faut ajouter le passé des personnages qui refait incessamment surface. Matt Crower a tué son épouse et sa fille dans un accident de voiture, il conduisait en état d’ivresse. Il s’en veut. Les parents de Gail sont morts dans l’incendie du bâtiment où était localisé leur journal. Elle pense que toute la clarté n’a pas été faite sur ces décès. Grâce aux pouvoirs de Lucas, ils vont apprendre des éléments d’information sur leur passé. Mais il n’est pas toujours aisé de distinguer ce qui relève du mensonge et de la manipulation, de ce qui est vrai.

Il y a aussi les destins des personnages plus secondaires: Selena Combs, son besoin d’amour et sa réputation de catin ; Ben qui hésite entre sa loyauté vis-à-vis de Lucas et sa conscience. Enfin, certains épisodes mettent en scène des événements un peu connexes, mais qui permettent soit de démontrer que la ville est maudite, soit de dévoiler l’une ou l’autre caractéristique des personnages. On retrouve le corps d’un journaliste de Miami qui avait disparu. Il a visiblement été torturé. Des braqueurs de banques terrorisent les habitants. Etc…

L’équipe

Shaun Cassidy est maintenant connu comme le producteur exécutif de Invasion (2005-2006), Cold Case (2003-2010), The Agency (2001). Auparavant, il était acteur dans Roots: The Gift, Alfred Hitchcock Presents, Matlock, General Hospital, Arabesque.

Sam Raimi, le producteur exécutif, est évidemment beaucoup plus connu pour son adaptation cinématographique de Spiderman.

La plupart des acteurs de la série ont des visages familiers, même si leurs noms ne sont pas toujours connus. Gary Cole qui incarne le shérif a eu des rôles récurrents dans A La Maison Blanche (vice-président Bob Russell), The Practice (Defense Attorney Solomon Tage), Crusade (Capt. Matthew Gideon), De La Terre A La Lune.

Le rôle de Caleb était l’un des premiers pour Lucas Black. Depuis il a joué dans des films comme Ghost Of Mississippi, Flash, X-Files, Crazy In Alabama, Cold Moutain, Friday Night Lights, Jarhead, et The Fast & The Furious: Tokyo Drift.

Paige Turco est Nell Turbody dans Rescue Me, Terri Lowell dans The Agency, Annie Mott dans La Vie A Cinq, Abby Sulliva dans New York Police d’Etat. Jake Weeber est surtout connu pour son rôle du mari de Patricia Arquette dans Medium. Sarah Paulson (Merlyn) est apparue dans 6 épisodes de Deadwood et elle a fait partie du casting de Studio 60 On The Sunset Strip.

Les canons de l’horreur

Les séries jouant dans le registre de l’horreur sont rares. On a récemment parlé de Masters Of Horror, mais il s’agit d’une anthologie où les histoires sont déconnectées les unes des autres. L’idée de cette production est venue à Mick Garris (connu pour des adaptations de Stephen King). Il réunit les réalisateurs phares des films de séries B qui ont fait fureur à la fin des années ’70 et durant les années ’80: John Carpenter, George Romero, David Cronenberg…

Les critiques disent d’ailleurs que la télévision leur a permis de se libérer du carcan imposé par l’industrie cinématographique. Cette réputation du petit écran plus créatif n’est pas neuve (voir les Cahiers du cinéma, n° 581 en 2003), mais on remarque qu’elle semble aussi se vérifier pour ce genre particulier. Un journaliste belge, dans sa critique de la collection, souligne à quel point le genre permet de parler de la réalité.

“On retrouve aussi sur cette saison ce qui faisait, aux yeux de Joe Dante, un des grands mérites de la première: la possibilité, par le biais du fantastique, d’aborder des sujets polémiques aux Etats-Unis. Lui qui dans la première fournée montrait dans “Homecoming” des GI zombie rapatriés d’Irak aller voter pour inverser le cours de la politique étrangère américaine, effleure cette fois dans “The Screwfly Solution” l’intégrisme religieux, la grippe aviaire et le réchauffement climatique, le tout dans une parodie joyeuse des films du genre. Carpenter se fait carrément provocateur – il l’a été plus d’une fois le bougre – dans “Pro-Life” où se pose la question de l’avortement d’une adolescente violée par un démon” (lalibre.be).

L’horreur est un genre particulier, un peu enfermé sur lui-même. Les fans d’hier produisent aujourd’hui les films. Le genre est produit pour un public de connaisseurs, rempli de clins d’yeux aux fans. Il n’est dès lors pas étonnant de trouver des fictions qui rappellent étrangement les gloires du gore. Freddy Le Cauchemar De Nos Nuits (Freddy’s Nightmares) est une série diffusée de 1988 à 1990 aux Etats-Unis et dès 1991 en France. Robert Englund, le Freddy cinématographique, était de la partie ainsi que Wes Craven au scénario. Englund se contentait de présenter les épisodes à l’instar d’un Alfred Hitchcock.

Vendredi 13 (connue aussi sous le nom de L’Entrepôt Du Diable, Friday the 13th) a aussi connu une version télévisée dès 1987 et jusque 1990. Le moins qu’on puisse dire, c’est que les critiques n’étaient pas bonnes.

L’horreur est un genre parmi les plus populaires des genres populaires. Or la culture de masse est caractérisée par la répétition, le retour du même, le stéréotype. L’horreur entre bien dans cette catégorie puisqu’on retrouve les mêmes scènes clés, les mêmes types de héros, les mêmes monstres d’une fiction à une autre.

Le goût pour la répétition va jusqu’au serial. Les films d’horreur viennent rarement seuls. Les Halloween, les Freddy, les Vendredi 13 ont connu des suites en séries. C’est d’autant plus particulier de remarquer que le genre n’a pas percé en télévision où la sérialité est une manière naturelle de raconter des histoires. D’autant que les rares exemples de séries d’horreur sont en fait écrits ou produits par les réalisateurs de cinéma. C’est un peu comme si seul un groupe de personnes réalisait des fictions d’horreur et que ce groupe n’aimait pas la télé. Bref, je n’ai pas la réponse à ce mystère de toutes façons.

Ce constat n’est cependant pas tout à fait correct. En fait, des fictions d’horreur ont bien été produites pour la télévision, mais dans le passé et souvent dans le format particulier de l’anthologie (comme Masters Of Horror). Light Out est la première en 1949. Le programme était rempli de maisons hantées et de morts vivants. Comme la plupart des shows de l’époque, il était une adaptation d’une série radiophonique.

Plusieurs anthologies vont suivre durant les années ’50 et ’60: Appointment With Fear au Royaume-Uni, Suspense, The Web, Danger, The Clock aux Etats-Unis. D’autres anthologies renferment des épisodes d’horreur parmi d’autres genres (la science-fiction, le fantastique, le thriller, etc…). On pourrait citer Alfred Hitchcock Presents, La Quatrième Dimension, Au-Delà Du Réel.

Les années ’70 n’offrent rien de vraiment intéressant, à part peut-être The Sixth Sense en 1972, mais le genre connaît une nouvelle jeunesse dans les années ’80. Tales Of The Unexpected, Hammer’s House Of Horrors, Hammer’s House Of Mystery & Suspense sont créées en même temps que les films cultes du genre. David Carroll, dans son article sur tabula-rasa.info, souligne l’importance de la cassette vidéo et de la nostalgie dans la reconnaissance de l’horreur.

Les fans de l’horreur étaient ceux qui ont vu La Quatrième Dimension ou l’anthologie d’Hitchcock étant petits et qui aiment à retrouver cette ambiance particulière. Ils ont massivement enregistré les films et les séries d’horreur pour les regarder encore et encore et encore. Selon l’auteur, cela explique les séries désastreuses qui n’existent que parce qu’elles s’inscrivent dans la célébrité d’un film. Genre: la série Freddy. “Le Cauchemar De Freddy est le programme pour lequel le mot gratuit a été inventé. Il n’existe aucune justification à sa création à part le fait que beaucoup de gens sont allés voir le film. Malgré tout, il réussit à avoir un style et une structure propre” (tabula-rasa.info).

Pourtant, David Carroll considère qu’il existe aussi d’excellentes choses comme Tales From The Darkside (1983) avec George Romero comme producteur exécutif et Les Contes De La Crypte (1988). Il cite aussi Dossiers Brûlants, Aux Frontières Du Réel dans les récits d’horreur. On pourrait contester ce classement. Il est vrai que certaines enquêtes de Mulder et Scully faisaient largement frissonner.

Il allonge la liste en parlant des soap opera un peu particuliers que sont La Famille Addams, Les Monstres ou Le Petit Vampire. L’auteur considère que, si la télévision permet de suivre des personnages dans une longue évolution, beaucoup de séries ont du mal à garder intact l’énergie du début.

L’article de David Carroll est intéressant parce qu’il nous montre que les genres ne connaissent pas la même fortune aux Etats-Unis et en Europe. Notre vision européenne sur le genre de l’horreur à la télévision est donc tronquée. Il y en a eu plus que ce qu’on pourrait croire (même si le genre est beaucoup moins représenté que le policier, par exemple).

On se rend aussi compte que l’horreur a connu ses heures de gloire dans les années ’60 et ’80. Actuellement, on semble être dans un creux. Ensuite, il n’est pas toujours évident de fixer la limite entre une fiction d’horreur et une fiction relevant de la science-fiction, du fantastique ou de l’aventure.

Enfin, il faut quand même remarquer que le gore est absent du petit écran et reste cantonné au cinéma. Or, actuellement, les films d’horreur les plus visibles sont gores. Ce sous-genre étant absent de la télévision, on a peut-être tendance à en conclure un peu rapidement que c’est le cas pour tous les sous-genres de fiction d’horreur.

A la lumière de ceci, l’existence d’American Gothic est d’autant plus intéressante. Non seulement la série est plus récente, mais elle n’est pas une anthologie où le monstre change chaque semaine. American Gothic n’en est pas moins une série totalement consciente des caractéristiques du genre dans lequel elle s’insère. On y retrouve des stéréotypes de personnages, de situations narratives, de mise en scène.

Les stéréotypes de personnages sont probablement les plus facilement reconnaissables. Commençons par ceux là.

Comme d’habitude, le représentant du mal est puissant, maléfique et charismatique. On se pose des questions quant à son statut. Est-il le diable, un ange déchu ou un être humain qui possède des pouvoirs extraordinaires? On peut aussi se demander quelles sont les motivations profondes: répandre le mal ou protéger Caleb ? On a parfois l’impression que Merlyn, sans le savoir, représente un certain danger pour son frère. Sous des dehors diaboliques, Lucas pourrait en fait être un être bénéfique. Il faut cependant avouer que cet aspect n’est pas vraiment approfondi.

Le jeune héros suit également un chemin tracé. Il fête son dixième anniversaire, ce qui semble marquer un passage symbolique. Il est orphelin, sa nature se révèle petit à petit. Il semble vouloir se diriger vers le bien, puis change d’avis. Il semble enfin devenir plus dangereux que Lucas et on est en droit de se demander si ces deux-là ne vont pas finir par s’opposer.

La soeur traumatisée, murée dans son silence qui est sacrifiée pour mieux revenir sous forme de fantôme est aussi un personnage connu. Son statut de vierge, vêtue de blanc, apparaissant dans une aura de lumière et accompagnée de chants célestes est aussi un cliché.

L’institutrice qui se mue en femme fatale la nuit, l’adjoint du shérif un peu lâche, la journaliste rebelle qui a fui la ville pour oublier son chagrin, le docteur au grand coeur qui souffre de remords sont aussi des personnages déjà vus.

Parmi les clichés de situation, on peut déjà citer l’opposition entre le bien et le mal qui structure toute la fiction et qui est loin d’être neuve. L’enfant conçu par le diable, la ville marquée par une manipulation ou une malédiction sont des procédés scénaristiques connus des fans de films d’horreur. Des scènes peuvent aussi être récurrentes dans un genre: la visite de la maison hantée, les séquences d’hallucination ou de rêve, la séduction de la fille qui s’oppose au diable par ce dernier, l’inscription de message en lettres de sang, etc…

La mise en scène joue aussi avec les poncifs du genre: la musique inquiétante qui accompagne l’être maléfique, la musique éthérée qui accompagne l’ange, les gros plans sur les visages terrifiés, l’utilisation de contre-champ pour révéler ce qu’ils voient, les portes qui claquent, les objets qui volent, etc…

Les petites villes de province

American Gothic est le nom d’un tableau très célèbre, peint par Grant Wood en 1930. On y voit un fermier tenant une fourche et sa fille devant une maison de bois. C’est l’une des images les plus connues de l’art américain. Elle a d’ailleurs été utilisée dans le générique de Desperate Housewives. La volonté de Wood était de révéler les rôles traditionnels attribués aux hommes et aux femmes, de les figer dans la position utilisée dans les portraits de l’époque.

Je ne sais pas à quel point le titre de la série a été choisi en fonction de ce tableau, mais le parallèle est intéressant. En effet, American Gothic, la série, se déroule dans une ville traditionnelle du sud des Etats Unis. Il y est plusieurs fois fait référence au rêve américain, à la famille moyenne, à l’univers bourgeois.

La plupart du temps, les séries se déroulent dans de grands centres urbains: New York, Los Angeles ou Miami. La petite ville de province n’est cependant pas tout à fait absente des écrans. On pourrait citer Providence de la série du même nom, Stars Hollow de Gilmore Girls ou bien la bourgade où se déroule Melinda Entre Deux Mondes (Ghost Whisperer).

La ville la plus connue de la télévision est évidemment Twin Peaks. Elle a des points communs avec Trinity: des familles bien identifiées, un shérif, des mystères et des secrets.

Une autre ville semble très proche de Trinity et Twin Peaks, il s’agit de Deepwater, la ville où réside le juge Bob Gibbs de la série Maximum Bob. De nouveau, on y trouve des ressemblances: un dictateur local, le juge Gibbs (il est beaucoup moins maléfique que Lucas Buck cependant) ; un représentant de l’ordre qui n’ose pas trop intervenir (le shérif Gary Hammond ressemble assez bien à Ben), une enquêtrice étrangère à la ville (l’avocate Kathy Baker s’oppose au juge Gibbs comme Gail Emory s’oppose à Lucas, la tension sexuelle comprise), un fantôme (Wanda Grace est noire à l’inverse de Merlyn, mais elles sont toutes deux des petites filles innocentes qui regrettent, entre autres, de n’avoir pas eu d’amoureux).

Evidemment Twin Peaks décline la petite ville sur le mode du drame mystérieux, alors que Maximum Bob en fait une comédie et American Gothic un thriller. Mais on sent qu’une inspiration commune sous-tend ces trois fictions. Les petites villes y sont isolées, renfermées sur elles-mêmes. Une fois qu’on y entre, on n’en sort plus. Elles sont peuplées de personnages bizarres: Nadine, la dame à la bûche dans Twin Peaks, les Crowe, Léon dans Maximum Bob, les Temple, Lucas dans American Gothic.

Les différentes histoires parlent des secrets qui ankylosent les familles. Secrets qui ont souvent beaucoup avoir avec les sexualités (l’inceste, le viol, le sadomasochisme, la multiplication des partenaires, etc…). Lucas Buck, comme Bob, le méchant de Twin Peaks, comme le juge Gibbs sont en fait des mâles dominants, actifs sexuellement. Ils ont souvent un adjoint gentil, mais asexué (Ben, Truman ou Hammond). Face à eux, on trouve généralement un personnage féminin. Leurs relations, souvent d’oppositions, sont souvent teintée d’allusions sexuelles. Gail se laisse séduire par Lucas, Laura Palmer a été contrainte par Bob, Kathy est draguée par le juge Gibbs sans céder. Il y a, à mon avis, de quoi lire symboliquement ces fictions comme des histoires intimes de l’Amérique profonde, au moins du patriarcat et de la famille traditionnelle.

Difficile de tirer des conclusions définitives de tout cela, mais je ne peux que faire le lien avec certains articles qui composent l’ouvrage Les Peurs de Hollywood dirigé par Laurent Guido. Le livre s’intéresse aux films d’horreur hollywoodiens. Les auteurs tentent d’y déceler l’expression des peurs d’une époque.

Selon Laurent Guido citant Siegfried Kracauer, “les films fantastiques reflètent spontanément certaines attitudes symptomatiques du malaise collectif”Plusieurs auteurs (Laurent Guido dans son introduction, Mireille Berton étudiant L’Attaque De La Femme De 50 Pieds, Rachel Noël analysant The Stepford Wives, Charles-Antoine Courcoux relisant la figure du robot féminisé) prétendent que l’horreur traduit en fait la peur des hommes face à l’émancipation des femmes. “Barbara Credd a par exemple mis en évidence la présence, au sein du film d’horreur des années ’70 (…), une vaste appréhension des différents aspects de la sexualité féminine en tant que monstruosité, faisant appel à des conceptions féministes et psychanalytiques, ainsi qu’à la définition de l’”abjection” chez Julia Kristeva”. Le monstre est invariablement féminin ou en porte les attributs. Peur et sexualité semblent donc être liés.

Critique

Premier constat: American Gothic a vieilli. L’image surtout paraît passée. C’est d’autant plus vrai qu’on a tous à l’esprit quelques films récents qui ont une plastique parfaite.

La série a souffert de la censure imposée par la chaîne. Quatre épisodes n’ont jamais été diffusés: Potato Boy, Ring Of Fire, Echo Of Your Last Goodbye et Strangler. Les autres ont été programmés dans le désordre. CBS voulait engranger les scores les plus importants et pensait que certains épisodes étaient plus porteurs. Evidemment, le résultat de toutes ces manipulations est exactement l’inverse. La fiction est annulée en raison de ses faibles taux d’audience. Il semble que le président de CBS de l’époque, Leslie Moonves, n’aimait pas la série et qu’il n’a rien investi dans sa promotion.

Même sans la censure et la diffusion chaotique de CBS, je ne suis pas certaine que le feuilleton aurait récolté plus de succès. En effet, il souffre aussi de déséquilibres importants. Certains épisodes sont très bons, d’autres sont mauvais. Certains personnages disparaissent puis réapparaissent. Des intrigues semblent lancées dans tous les sens, puis parfois oubliées, sans que rien ne les rassemble.

Certains retournements sont imposés trop rapidement. Je pense, par exemple, à la folie du docteur Crower et sa disparition de la fiction (CBS ne le trouvait pas intéressant). On peut également évoquer les changements de caractère de Caleb. Il aime Gail, il tente de la tuer, il l’aime de nouveau et elle ne semble pas se souvenir qu’il a tenté de la tuer.

Je pense enfin à l’histoire amoureuse entre Gail et Lucas. Elle le déteste et le considère comme un être néfaste. Du jour au lendemain, elle couche avec lui. L’épisode suivant, elle semble déjà avoir des doutes sur les motivations de son partenaire et croit qu’il la manipule. Certains disent que Lucas et Gail se connaissaient et s’aimaient dans une vie antérieure, ce qui a facilité la séduction de Gail dans cette vie. Limite… Cela est abandonné dans le scénario final. Il paraît aussi que des passages coupés au montage expliquaient comment Lucas a gagné le coeur de Gail (garycole.net). Encore une fois, ils ne sont malheureusement plus là.

Vous aurez compris que je n’apprécie pas outre mesure la série. Je l’ai regardée sans vraiment parvenir à entrer dedans, à m’intéresser aux personnages et à leurs histoires. Il me semble aussi que, pour une fiction d’horreur, elle est trop consensuelle. Pourtant, American Gothic jouit d’une aura assez importante. A l’époque, on la considérait comme une série majeure, une héritière de Twin Peaks. Elle a d’ailleurs été nommée à plusieurs récompenses, notamment dans le domaine de la Science-fiction et aux Emmy Awards en 1996. Peut-être ai-je loupé quelque chose?

Trinity est une petite ville de province sans histoire. Pourtant, elle est souvent évoquée comme "Triangle des Bermudes de Caroline du Sud", tellement les gens y disparaissent. La ville est dirigée, le mot est faible, par un shérif dictatorial. "Lucas Buck s’intéresse à tout le monde", dit une infirmière. Il serait plus vrai de dire qu’il sait tout sur tout le monde et qu’il se sert des informations qu’il glane pour contrôler les gens. Il n’a aucun scrupule – il prétend d’ailleurs que seuls les gens qui ont peur de se faire prendre ont des scrupules – et…

En quelques mots...

Sarah Sepulchre
Alexandre Marlier

American Gothic

Critique de l'auteur: Je me souviens juste d'un méchant monsieur. Donc, ce n'est pas une série inoubliable...

Note des auditeurs/lecteurs Soyez le premier ou la première !

À propos de Sarah Sepulchre

Sarah Sepulchre est professeure à l’Université de Louvain (UCL, Belgique). Ses recherches portent sur les médias, les fictions, les cultures populaires, les gender studies et particulièrement sur les représentations, les liens entre réalité et fiction. Sa thèse de doctorat était centrée sur les personnages de séries télévisées.
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