Destination Danger

Tous les gouvernements ont leurs services secrets. En Amérique, c’est la CIA, en France, le 2ème bureau, en Angleterre, le MI-5. L’Organisation Atlantique a le sien aussi. Dans les cas difficiles, on fait appel à moi ou à quelqu’un dans mon genre. Oh, je m’appelle Drake, John Drake.

Le ton est donné. Destination Danger est une série d’espionnage avec tous les clichés que cela peut comporter. John Drake est un agent qui opère seul. Il est généralement envoyé sur des missions de la plus haute importance parce qu’elles sont liées à des gens importants (des chefs d’états, des scientifiques de grande envergure, etc…), mais aussi parce qu’elles sont cruciales pour la sécurité mondiale (nous sommes en pleine guerre froide) ou désespérées.

Martin Winckler écrivait, dans le Guide Totem, qu’“il ne fonce pas, mais se coule dans les situations, en apprécie l’atmosphère, cherche la faille. C’est un caméléon, un homme dont l’intelligence réside avant tout dans sa capacité d’adaptation aux situations qu’il rencontre. Ce n’est pas un homme qui planifie, mais un improvisateur. Il rétablit les situations, il `dépanne´”. Pas besoin de faire un dessin, tout le monde voit très bien le genre de missions qu’il peut remplir. En effet, Destination Danger colle totalement au genre dont elle est issue.

John Drake est élégant, séduisant. C’est un espion hors pair. Il parvient à s’adapter aux milieux qu’il fréquente. Il connaît le monde dans lequel il évolue, peuplé de dignitaires, d’espions, de contacts, de tueurs. Cette connaissance du terrain, ses qualités d’adaptation, sont cruciales. En effet, il préfère utiliser la ruse à la violence. Drake n’est jamais armé. Les seuls adjuvants qu’il accepte sont les gadgets dernier cri.

“Je voulais que Drake soit de l’étoffe héroïque. Comme dans les westerns classiques… Cela signifie qu’il doit être un homme bon. Je vois Drake comme un homme avec de grands idéaux, avec une croyance passionnée dans la dignité de l’être humain. Il a fait pas mal de boulots. Il ne vient pas d’une bonne famille. Il a dû se battre pour avoir une éducation. Mais il n’est pas (…) une marionnette musclée. Il y a de l’action, beaucoup d’action, mais pas de violence brutale. Quand il se bat, il se bat proprement. Il préfère utiliser la ruse”  www.mcgoohan.co.uk.

Sur le même site, on peut lire les déclarations de Peter Perkins, l’homme qui chorégraphiait les scènes de combats pour la série. Il apprend que McGoohan exigeait que les séquences de bagarre soient couchées sur papier et il devait les approuver. Il ne voulait pas faire deux fois la même chose. Il était donc exigeant. Le chorégraphe ajoute que l’acteur n’était pas doublé.

Lone Wolf est le nom de code de John Drake. Cela a d’ailleurs failli être le titre de la série, même si ce n’y est indiqué qu’une fois ou deux durant les 86 épisodes. John Drake, nous l’avons dit, est un solitaire. On lui connaît des supérieurs évidemment: Gordon à Washington qui s’occupe du continent américain et de l’Asie ; le colonel Keller qui supervise l’Europe ; Hardy basé en Angleterre et qui contrôle l’Afrique et les Indes.

Martin Winckler, dans le Guide Totem, soulignait que John Drake est un individualiste. Il n’aime pas obéir. Il n’aime pas partir en mission. Il préfère ses méthodes à celles de ses supérieurs et les couvre d’ailleurs de sarcasmes. John Drake ne se lie donc pas à ses supérieurs qui ne peuvent d’ailleurs presque pas être considérés comme ses alliés. Il n’a pas d’équipier.

Ses relations avec les femmes suivent la même loi. Drake est célibataire et il s’interdit toute relation amoureuse. Il n’embrasse jamais les femmes qu’il sauve ou qu’il arrête. Il n’a pas de petite amie et pas d’épouse. Selon l’acteur, cela n’aurait pas été juste. Selon lui, il évite prudemment tout attachement romantique parce que son métier est trop dangereux. Avec une femme et des enfants, il serait probablement tenté de prendre moins de risques. Apparemment, McGoohan considérait que la promiscuité ne devait pas être encouragée à la télévision (www.mcgoohan.co.uk). Dans la série, la moitié des femmes rencontrées par Drake se révèlent être fourbes. L’agent secret les voit donc comme des ennemis potentiels. Il n’est pas vraiment misogyne, nous dit l’auteur du site, mais il n’en est pas loin.

Le personnage créé par Ralph Smart était totalement différent de celui qui a été fixé sur la pellicule. L’auteur du site dévoile qu’il était prévu comme dur, sexy, frappant sous la ceinture, armé et entouré de filles. Patrick McGoohan s’est rapidement emparé du personnage. McGoohan déteste la violence et il avait une grande idée du héros.

On pourrait ajouter que John Drake aime le piano (il en joue) et la bonne chair. Il a un sens de l’humour cynique (même s’il rit rarement). Il n’opère jamais deux fois au même endroit.

John Drake et 007

Difficile, vous l’aurez compris, de parler de John Drake sans évoquer le prototype de l’agent secret, James Bond. D’abord parce que la série elle-même semble faire le lien. Vous avez lu le texte de présentation qui est déclamé en voix off sur le générique de début. Faire dire au personnage “Mon nom est Drake, John Drake”, si ce n’est pas un clin d’oeil, je ne sais pas ce que c’est. Tous les analyses qui se sont penchés sur Destination Danger, on d’ailleurs fait le lien avec James Bond… Pour en souligner les similitudes (les gadgets, le contexte de la guerre froide, le fonctionnement solitaire sur le terrain, l’excellence, ce sont tous les deux les meilleurs éléments) et évidemment les différences (James Bond est armé, il tue et surtout, il aime les femmes).

Toutes les sources mettent le doigt sur le fait que la série précède les James Bond, les films s’entend (Doctor No date de 1962). Mais il est évident que John Drake doit beaucoup à Flemings. Le premier roman mettant James Bond en scène date de 1953. Il s’agit d’Espions Faites Vos Jeux (Casino Royale en anglais). Jusqu’en 1961, date de création de Destination Danger, sept romans qui reprennent le héros sont publiés. James Bond a d’ailleurs déjà été adapté au petit écran, pour un téléfilm (Casino Royale diffusé en 1954).

James Bond est donc déjà célèbre en 1961, même s’il n’a pas encore les traits de Sean Connery. Les auteurs de Destination Danger ne l’ignorent pas. Il me semble un peu erroné de dire que Destination Danger invente l’agent secret avant Doctor No. Quand on lit la première description du héros inventée par Ralph Smart, on se rend d’ailleurs compte de sa totale filiation à Ian Fleming. C’est grâce à McGoohan, à son aversion pour la violence et la promiscuité, que le héros n’est pas un simple clone.

On pourrait parler d’un type d’espion vu dans les séries britanniques des années ’60. Drake en marquerait les premiers pas et le numéro 6 en serait le personnage-phare. En lisant ça, on se rend compte que c’est surtout la vision de McGoohan lui-même. Il n’est pas à l’origine de Drake, mais il l’a fortement influencé et il est totalement le créateur du Numéro 6. La vision de McGoohan s’éloigne de Fleming sur certains points (qui relèvent probablement du système de valeurs qu’il défend et qui lui est personnel), mais lui doit quand même beaucoup.

Destination Danger et James Bond émanent probablement tous deux du même background préparé par le roman d’espionnage. Destination Danger est la première série de ce type à la télévision. Elle sera suivie par d’autres fictions (Mission: Impossible, Max La Menace, Des Agents Très Spéciaux, Les Espions, Chapeau Melon Et Bottes De Cuir, Les Mystères De L’Ouest, etc…) dont il est difficile d’établir si elles s’inspirent de Drake, de James Bond ou d’autres romans. Ceux qui ont la chance d’avoir pu se procurer le livre dirigé par Jacques Baudou et Philippe Ferrari aux éditions du Huitième Art (épuisé, nous n’en connaissons que les éléments dévoilés par Jacques Baudou dans le Génération Séries, numéro 1) ont certainement une réponse plus développée là-dessus puisque tout un chapitre s’attarde justement sur la vague de l’espionnage à la télévision et au cinéma.

Patrick McGoohan

L’acteur est né le 19 mars 1928 à New York. Ses parents sont Irlandais et retourneront rapidement dans leur pays d’origine. Il s’est établi au Royaume-Uni qu’il quittera à la suite des critiques qui l’accablent après Le Prisonnier. Il élira domicile en Californie.

Patrick McGoohan a débuté sa carrière au théâtre et il y reviendra souvent. Il croise une caméra pour la première fois en 1954 pour le film Les Briseurs De Barrages de Michael Anderson. Il enchaîne deux ans plus tard avec la série The Makepeace Story. Il ne cesse ensuite de tourner principalement pour la télévision. En 1959, il est nommé meilleur acteur de télévision de l’année en Grande-Bretagne. Au départ, il pensait que ce serait juste un travail à durée déterminée, mais c’est Destination Danger qui lui apporte réellement la gloire.

Il est l’acteur britannique le mieux payé en 1961. Il reçoit le titre du meilleur acteur de l’année 1961 aux Etats-Unis. Probablement suite à la série, on lui propose le rôle de James Bond pour le premier film de 1962. Il refuse (Sean Connery acceptera). Il met fin à la série parce qu’il a déjà en tête l’idée du Prisonnier. Il sera le producteur exécutif, le scénariste (il signe certains épisodes sous les pseudonymes de Joseph Sef ou Paddy Fitz) et l’acteur principal de la série qui voit le jour en 1967. La série est culte aujourd’hui, mais elle lui a alors attiré les foudres de la profession.

Sur sa filmographie télévisuelle, une autre série prend beaucoup de place, il s’agit de Columbo. McGoohan croise pour la première fois les pas de Peter Falk dans l’épisode “Entre Le Crépuscule Et L’aube” (1974) de Columbo. Il obtient un Emmy Award pour cette prestation. Il reviendra l’année suivante dans l’épisode “Jeu D’identité” (1975), en 1990 dans “Votez pour moi”. Patrick McGoohan réalisera deux épisodes de Columbo: “En Grandes Pompes” et “Meurtre En Musique”. Il est également apparu dans Arabesque (1987, “Le Témoin De La Défense”).

McGoohan a continué ses carrières théâtrale et cinématographique. Il a par exemple participé à L’Evadé D’Alcatraz (1979) et Braveheart (1995). On a souvent évoqué cycliquement la création d’un film adapté de la série Le Prisonnier pour lequel il aurait repris ses fonctions de scénariste, de producteur et d’acteur sans que le projet ne se concrétise finalement.

Concernant Destination Danger, l’acteur à déclaré qu’à part quelques épisodes, qu’il trouve ridicule et qui lui font bouillir le sang à chaque fois qu’il les voit, il pense que l’ensemble est plutôt satisfaisant. Selon lui, le meilleur épisode est “Aventures De Vacances” (“The Vacation”, première saison). Mais j’ai l’impression que cette déclaration, provenant du site précédemment cité, a été récoltée avant la reprise de la série pour sa seconde saison.

Première saison versus les suivantes

Beaucoup de temps sépare la première saison de Destination Danger des autres. On se rend rapidement compte qu’entre 1962 et 1964, la série a changé. La première saison est destinée avant tout aux Etats-Unis. John Drake est un américain, il travaille pour l’OTAN parce que les producteurs pensaient que le public américain accrocherait mieux à un agent de l’OTAN qu’à un agent des services secrets britanniques. La série fonctionne très bien au Royaume-Uni et pas du tout aux Etats-Unis. C’est d’ailleurs pourquoi les producteurs arrêtent les frais. Cependant, de nombreux pays achètent la série et ils décident de reprendre la production. Les autres saisons marcheront mieux aux Etats-Unis. On peut peut-être y voir l’influence du succès de James Bond.

Entre les deux, Drake est passé de l’OTAN aux services secrets britanniques. Drake était Américain, il devient Britannique. Mais il est considéré comme Irlandais dans certains épisodes. Quand le format change, les épisodes sont deux fois plus longs, les scénaristes peuvent approfondir le personnage. Les premiers épisodes étaient rapides. John Drake y était efficace. Il faisait son boulot avec un minimum de ratés et d’ennuis.

Après, selon Ralph Smart, John Drake est moins parfait, moins froid, moins infaillible. Il est aussi devenu plus sûr de lui et de sa position au sein de l’organisation. Il est le meilleur agent des services secrets, il peut donc remettre en question ses supérieurs. Il est toujours méfiant vis-à-vis des femmes, mais il est capable de flirter un peu. La première saison semble plus réaliste et terre à terre. Les dernières saisons recourent plus abondamment aux gadgets et les actions rapides sont multipliées.

Formellement, la série évolue également. Il n’y a plus de voix off. Le générique est différent (dans les images, mais aussi parce que le nom de McGoohan apparaît dorénavant avant le titre de la série). Et la série change donc de format puisque les épisodes passent de 25 à 50 minutes.

Les deux derniers épisodes sont unanimement critiqués. Ils sont en couleurs. Ils sont mal doublés (et pas par Jacques Thébault). Ils se situent dans une quatrième saison qui se limitera à ces deux épisodes. Ils ont été assemblés pour former un téléfilm (Koroshi, en 1968). Est-ce pour cela? McGoohan refuse de continuer et il quitte la série après ces deux épisodes, signant l’arrêt de mort de Destination Danger. Il trouve que la série se répète.

Le Prisonnier

En fait, Patrick McGoohan a déjà l’idée du Prisonnier et il aimerait se consacrer à cette série. Sir Lew Grade, le directeur d’ITV, souhaite garder le célèbre acteur sur sa chaîne, il accepte donc le projet que l’acteur lui présente. Généralement, les analystes font le lien entre Destination Danger et Le Prisonnier. Ils considèrent que le numéro 6 est John Drake qui a pris sa retraite. Les intrigues, le style vestimentaire du personnage, ses attitudes, le ton des deux fictions sont identiques. Les liens entre les deux programmes sont aussi multiples. Certains épisodes de Destination Danger ont été tournés à Portmeirion (notamment “Le Paysage Qui Accuse”). Des acteurs ont été conviés dans les deux séries. Un scénario qui n’a pas été utilisé pour Destination Danger a été récupéré dans Le Prisonnier (“The Girl Who Was Death”). Un personnage (Potter) passe d’ailleurs d’une série à l’autre.

Patrick McGoohan lui-même a réfuté cette hypothèse. Il a toujours déclaré que les deux personnages n’étaient pas les mêmes. Martin Winckler (Guide Totem) remarque d’ailleurs une différence majeure entre les deux personnages: “Le Numéro 6 est monolithique dans son désir de résister. Drake, lui, est un comédien, un équilibriste, un illusionniste, un mystificateur, cousin du Rollin Hand de Mission: Impossible”.

Dans le même Guide Totem, mais à l’article Le Prisonnier, Christophe Petit considère également que Le Prisonnier n’est pas la suite de Destination Danger: “(…) les deux séries n’ayant en commun, à quelques détails près, que leur interprète principal. D’ailleurs, Le Prisonnier ne saurait être la continuation ou le commencement de quoi que ce soit, puisque la série boucle sur elle-même (sa dernière image est aussi sa première)”. Christophe Petit précise d’ailleurs que Le Prisonnier n’est pas une série d’espionnage et que rien n’indique dans la V.O. que le numéro 6 soit un ancien agent secret.

Jacques Baudou n’est pas du même avis. Il considère que John Drake est souvent révolté contre ses supérieurs dont il n’accepte pas toujours les décisions. Il est souvent à deux doigts de la démission. Il pense que John Drake est le Numéro 6.

Conclusion

Comme Jacques Baudou le soulignait dans le Génération Séries, Destination Danger est une série d’espionnage un peu décalée par rapport aux autres fictions du genre. Elle est réaliste, elle s’intéresse aux relations politiques entre pays. Ajoutez à cela les éléments que nous avons mis en lumière et qui font que John Drake est un espion un peu différent (pas armé, pas dragueur) et le fait que Destination Danger est parfois pessimiste (les intrigues ne connaissent pas toujours des conclusions heureuses, John Drake n’est pas toujours un héros victorieux, mais il se heurte souvent aux décision de ses supérieurs).

Bref, il est intéressant de voir Destination Danger pour ce décalage qu’elle propose par rapport aux prototypes du genre. Il est aussi crucial de la voir quand on s’intéresse au cas Patrick McGoohan et au Prisonnier. Or, tout fan de séries, de télévision et de fictions britanniques se doit de connaître un minimum d’éléments sur cette série. Destination Danger n’a pas forcément mal vieilli. Selon moi, elle est plus facile à regarder aujourd’hui que Les Mystères De L’Ouest, par exemple. Elle reste une fiction des années soixante et il faut donc se préparer au choc technologique qui ne cesse de se marquer avec les années (nous l’avons déjà souligné pour d’autres séries).

Il est aussi difficile d’aborder Destination Danger sans faire des liens avec les séries ou les films d’espionnage qui viendront ensuite. Il faut, à mon avis, voir James Bond et John Drake comme des enfants d’un même terreau et non débattre pour savoir lequel précède lequel et donc a influencé l’autre.

Il est aussi presque impossible de faire des anachronismes! Aucun téléspectateur actuel ne voit la série de manière naïve: on a tous vu des films ou des séries d’espionnage, on a tous vu les James Bond cinématographiques qui ont suivi, on a tous vu Le Prisonnier. On s’en souvient au moment de rencontrer John Drake.

À propos de Sarah Sepulchre

Sarah Sepulchre est professeure à l’Université de Louvain (UCL, Belgique). Ses recherches portent sur les médias, les fictions, les cultures populaires, les gender studies et particulièrement sur les représentations, les liens entre réalité et fiction. Sa thèse de doctorat était centrée sur les personnages de séries télévisées.
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